Les Feuilles d’Or

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Je suis très heureux de partager cette nouvelle avec vous ! Je l’ai écrite dans le cadre d’un atelier d’écriture organisé sur discord par Justine et Margot, l’Atelier des Nouvelles. Le thème de la semaine était une citation de Pierre Bottero :

« Tu reviendras quand ?
– Il y a deux réponses à ta question, comme à toutes les questions, tu le sais bien. Je commence par laquelle ? »

La nouvelle devait, en plus, contenir les mots suivants : peau, tremblant, et Sarah.

Je publie cette nouvelle avec quelques modifications faites suite au retour des participant·e·s de l’atelier d’écriture, et je les en remercie ! J’ai choisi de laisser certaines choses « contestables », il aurait été dommage que je ne vous en fasse pas profiter aussi ! Alors n’hésitez pas à me faire vos retours à votre tour ! Bonne lecture !

Joe piaille dans le salon, saute du canapé à la table basse en plastique opaque, en l L’évitant soigneusement. Il lui LUI tourne autour, sans la LA laisser tranquille et  l L’assaille de question. Elle ELLE déteste ça, je le sais bien. D’ailleurs elle ELLE ne répond qu’à une partie d’entre elles et ignore sciemment les autres. Elle ELLE répond de ses inlassables réponses binaires qu’ Elle ELLE aime tant. Une belle manière de ne jamais nous donner de réponse, de nous laisser, seules, choisir la réponse qui nous conviendra. Longtemps, je l L’ai trouvée intelligente. Je cherchais à l L’imiter, je m’efforçais de répondre comme Elle ELLE. Je singeais ses attitudes, relevais le menton, détachais mon regard de toute chose matérielle, comme si j’ouvrais une fenêtre de transbordement, celles qui créent le vide et font si peur lorsqu’on les emprunte les premières fois. Je plissais les yeux et affichais ce petit sourire narquois, celui pour lequel ma pommette droite passe juste au-dessus de la gauche et qui semble dire à mon interlocuteur « prépare-toi, je vais t’impressionner ». J’ai mis plusieurs années à comprendre que ce n’était pas son attitude qui la LA rendait intelligente à mes yeux, mais le contenu de ses réponses. Elle ELLE me donnait l’impression d’être capable de tout remettre en perspective, de prendre du recul, quel que soit le problème rencontré, et que chaque questionnement amenait en fait à de nouvelles interrogations sur notre monde et nos réalités singulières. Et puis j’ai compris. J’ai compris à quel point c’était un réflexe quasi-mécanique, qu’il n’y avait plus aucune réflexion derrière cette binarité automatique. J’ai compris que ça tenait plus du tic de langage, de l’habitude féroce dont elle ELLE était devenue incapable de se détacher. Une addiction qui l L’empêchait de nous répondre simplement, qui l L’empêchait d’exprimer ses véritables pensées, de laisser ses sentiments prendre le dessus. Comment le lui LUI reprocher, nous étions tous admiratifs devant ses réponses. J’ai compris aussi qu’ elle ELLE n’ouvrait pas nos perspectives, elle ELLE veillait, ingénieusement, à ne jamais prendre position. Elle ELLE voulait plaire à tout le monde, et y parvenait très bien. Je la LA trouvais pertinente, j’acceptais la réponse qui allait le plus dans mon sens et je réfutais l’autre, convaincue qu’elle ELLE m’avait aidée à avancer dans ma réflexion. Et quand ensuite j’argumentais en reprenant sa réponse et en espérant qu’elle ELLE me soutienne, elle ELLE disait alors « non, je JE t’ai dit ça, c’est vrai, mais je JE t’ai aussi dit ceci », et alors je me retrouvais coincée. Je crois que c’est pour ça que je ne l L’ai jamais vue se fâcher avec personne. A part avec moi. Depuis que j’ai compris tout ce que je viens de vous expliquer. Je ne lui LUI ai jamais dit que nous étions fâchées, et je ne crois pas qu’elle s’en soit rendu compte. Simplement, je lui LUI parle moins, beaucoup moins. Et puisque je suis fâchée avec elle ELLE, je tiens à vous prévenir tout de suite, je ne la LA nommerai jamais. Ce serait lui LUI faire trop d’honneur. Mais pour que vous, qui lisez ces quelques mots griffonnés un jour où je me suis dit que j’avais envie d’écrire, puissiez tout de même vous y retrouver, je mettrai des majuscules lorsque je parlerai d’ELLE. D’ailleurs, il faut que je corrige le début de mon texte. Vous devez déjà être perdus !


Je ne sais pas si Joe comprend quelque chose à tout ça. Parfois, je crois qu’il essaie de LA faire craquer, de LA pousser à bout jusqu’à ses derniers retranchements. Il LUI pose tellement de questions qu’à un moment, logiquement, ELLE fera un faux pas. Je le guette attentivement depuis l’alcôve de la fenêtre depuis laquelle je vous écris. ELLE oubliera que chaque question a deux réponses, tout comme, parfois, j’oublie la ration d’huile de roche lorsque je vais au ravitaillement alors qu’elle nous est indispensable. Sans elle, nous ne pouvons ni nous chauffer, ni cuisiner, ni même colmater les rares brèches provoquées par les bombardements des unités K. Et, je suis bien la seule à pouvoir aller au ravitaillement. Joe est trop malade pour ça et les parents travaillent d’arrache-pied dans l’arrière-salle et je ne dois jamais les déranger, sauf dans deux cas. Ils sont binaires eux aussi, ça doit être un truc de famille. Et puis, pour notre sécurité, seule une personne par foyer est autorisée à se rendre au ravitaillement. Je le sais bien, les hauts parleurs dans la rue le répètent à tue-tête. C’est le Bureau Militaire qui envoie les cartes de laissez-passer. J’ai la mienne, avec mon nom, mon matricule, ma photo et la puce électronique ! J’en suis fière ! Penser à prendre la ration d’huile de roche quand je vais au ravitaillement, c’est un mécanisme de survie et de défense, comme les réponses binaires qu’ELLE fait. S’il m’arrive de faillir, je ne vois pas pourquoi, parfois, ELLE ne faillirait pas, ELLE aussi !

Alors, je regarde Joe, en slip, le corps amaigri et suant malgré le froid, les os saillants, la peau laiteuse, ses cheveux roux en bataille, ses yeux rieurs et ses taches de rousseurs, LA harceler de questions dans un manège quasi quotidien. Ça nous fait passer le temps, à tous les deux. Depuis que le Protectorat Militaire nous a demandés – réellement, il ne nous a jamais posé la question ! – de couvrir nos fenêtres de feuilles d’or pour nous protéger des rayonnements des bombes des unités K, le temps passe lentement. Si un jour quelqu’un lit ces lignes, je sais qu’il – ou elle, je ne sais pas qui tombera sur ce cahier ! – me jugera. Vous en avez bien le droit après tout, mais c’est comme ça, j’aime regarder la guerre par la fenêtre. J’aime voir la silhouette des vaisseaux se détacher dans le ciel rougi et assombri par les émanations guerrières, ces rapaces de feu et d’acier qui nous survolent comme leurs proies. J’aime voir les bombes lâchées en filet, pluie étincelante, meurtrière et captivante. J’aime voir leurs explosions silencieuses ou bruyantes, douces ou rageuses, embaumantes ou destructrices. Je ne dis pas que c’est beau. C’est ignoble même. Pourtant ça me fascine. Nous – je parle de nous l’espèce humaine, je ne crois pas avoir aucun lien direct avec cette entreprise – ne savons toujours pas précisément ce qu’est la mort, ce qu’elle signifie pour le corps ou pour l’âme, mais nous avons su la mettre dans de petites capsules oblongues et métalliques et la projeter partout sur notre planète. J’aime surtout voir la ville après les bombardements. La ville qui reprend vie, la ville qui sauve, la ville qui s’agite. Les sirènes braillent à tous les coins de rues, les gyrophares dans ambulances voloformes éclairent les façades et les rues de leurs lumières bleu et orange, les visages se collent aux fenêtres pour croiser un regard et garder espoir. Puis, vient le jeu, les paris – Oh, ça, j’en ai honte tout de même ! « Joe, je parie toute ma part de biscuits de seigle que ce sont les usines blindées de Nanterre qui ont été touchées ! » « N’importe quoi, Sarah ! Ils ont bombardé à l’est, ce sont les entrepôts de Montreuil. Tu viens de perdre tous tes biscuits et on risque de ne plus en avoir avant un moment ! » Joe gagne tout le temps à ce jeu. C’est bien tout ce qui me soulage dans le fait de ne plus pouvoir y jouer. Il connaît la ville mieux que moi alors qu’il n’y a quasi jamais mis les pieds. Mais lorsqu’il ne LA harcèle pas de question, et qu’il ne dort pas, il passe son temps, le nez fourré dans les atlas numériques de la ville ou dans ses propres mises à jour. Il affirme que les plans sont erronés pour tromper les unités K. Je trouve ça bête, les unités K doivent bien avoir des milliers de satellites espions. Même si c’est vrai que l’atlas numérique de la ville est très simple d’utilisation. Probablement plus simple d’utilisation qu’un satellite espion – je ne peux pas vous le garantir, je n’en ai jamais essayé un seul. J’ai encore le temps !

Dorénavant, il y a ces feuilles d’or sur les carreaux. Ma fenêtre sur la guerre s’est refermée. On a reçu tellement de feuilles d’or – si ça, ce n’est pas une preuve que c’est vraiment impératif de les utiliser et que le Protectorat Militaire œuvre à notre sécurité – qu’on a même pu en couvrir la table, les meubles et nos lits. Ça n’a duré qu’un temps, ce n’est pas du tout confortable de dormir dans des feuilles d’or, de bons draps de coton sont bien plus agréables. Les bombardements ne sont plus le spectacle à la fenêtre que l’on observait du haut de notre vingt-huitième étage. Ce ne sont plus que des sifflements, le sol tremblant, les fondations qui vacillent, la tour qui tangue, et la chaleur, la chaleur des murs. Les épais murs de béton, si froids le reste du temps, se parent alors d’une délicate tiédeur et nous y collons la joue, la paume des mains, la poitrine pour emmagasiner toute cette énergie. Nous nous rechargeons, comme des robots. J’ai entendu, un jour, un homme, alors que j’attendais au rationnement, qui expliquait que les particules et les poussières rejetées dans l’air par les bombes et les industries militaires saturaient l’atmosphère, ce qui empêchait les rayons du soleil de passer et de nous chauffer, et que c’était pour cette raison qu’il faisait si froid depuis le début de la guerre. Les policiers militaires en faction lui ont demandé de se taire, tout en prenant son numéro de matricule. Je les comprends. Eux, ils attendent là toute la journée, le visage enfermé dans un masque à gaz, les membres enserrés par une combinaison protectrice, si en plus ils doivent supporter tous les hurluberlus qui viennent partager leurs pensées, ça doit être fatiguant à la longue. Comme il tenait particulièrement à terminer son propos, ils l’avaient habilement fait taire. J’étais soulagé, mais je ne peux m’empêcher de me dire qu’il avait raison. Il fait de plus en plus froid.


Joe commence à fatiguer. Il s’est avachi sur le canapé et pose des questions, la voix étouffée par les coussins. ELLE, ELLE reste debout entre la table basse de plastique rouge et le canapé couvert de feuilles d’or. ELLE continue de répondre aux questions qu’ELLE entend et qu’ELLE choisit. Je suis certaine qu’ELLE est soulagée que l’interrogatoire du jour prenne fin. ELLE n’a encore pas fait de faux pas. ELLE est d’une patience à toute épreuve. Bien que je sois fâchée contre ELLE, je suis bien obligée de le reconnaître. Vous, qui me lisez, sachez que j’essaie toujours de faire en sorte que mon humeur n’altère pas mon objectivité. Je prétends même que ça fait partie de mes qualités, il faut bien s’en trouver quelques-unes. J’appelle maman et papa. C’est l’un des deux cas lors desquels j’ai le droit de les déranger. Ils sortent du frigo, de l’arrière-salle devrais-je dire. Chez beaucoup de personne, le frigo est un placard réfrigéré à provision, chez nous, c’est une porte par laquelle passent nos parents et que j’ai n’ai absolument pas le droit de franchir. Il faut dire que depuis la guerre, nous ne mangeons plus que des conserves, alors je crois que mes parents ont su être pragmatiques en trouvant une nouvelle utilité à notre réfrigérateur. Papa dépose une couverture sur Joe et m’adresse un sourire qui semble me dire « ne t’inquiètes pas ». Maman lui enfonce une sonde dans les narines, installe un bracelet de mesure à son poignet droit et le branche à un petit appareil électronique dont j’oublie toujours le nom. Et puis, tous les deux notent toutes sortes de choses dans leur carnet en prenant un air grave et concerné. C’est pour les imiter que j’ai commencé à écrire dans un carnet. Au début, j’écrivais des bêtises ou des observations sur Joe, comme ils le font « il se plaint de douleurs à la tête, au foie et à la poitrine. » « Il n’est resté éveillé que quelques heures aujourd’hui ». Mais comme je n’avais pas tous leurs appareils de mesure – je ne suis pas médecin moi, en tout cas pas encore ! Il faudra que je choisisse entre ça ou pilote de satellite espion -, je me suis mis à écrire tout ce qui me passait par la tête. Vous avez dû vous rendre compte. ELLE, ELLE dit sans cesse que je ne devrais pas écrire, qu’un jour quelqu’un pourrait tomber dessus. ELLE a raison. Une fois, j’ai laissé traîner mon carnet dans le salon, et, en jouant avec Joe, j’ai glissé dessus et je me suis pris une sacré gamelle. Depuis, je le range prudemment, et personne n’est plus tombé dessus. ELLE, ELLE dit qu’il vaut mieux garder ses idées en tête, je pense que c’est pour ça qu’ELLE est incapable de faire une réponse simple, trop d’idées veulent sortir en même temps.

Une fois que papa et maman on finit leurs tests et leurs analyses, ils s’adressent un regard entendu, me sourient de nouveau, toujours ce même sourire rassurant qui me fait du bien alors que je ne suis pas du tout inquiète, et retourne dans l’arrière-salle. Ils m’ont expliqué un jour qu’ils travaillaient pour le Protectorat Militaire, qu’ils reçoivent des médicaments en gros par le ravitaillement et qu’ils doivent assurer leur redistribution dans le quartier. Comme je suis la seule à avoir le droit de sortir, c’est moi qui vais les porter là où ils me disent, quand je vais au ravitaillement.


J’aime ces moments de calme, quand Joe dort, que papa et maman sont dans l’arrière salle et qu’ELLE arrête de parler. Il y a eu des bombardements hier, alors je sais que dehors, ce sera calme aussi. Je recale mes coussins dans l’alcôve de la fenêtre, et je soulève, délicatement et discrètement, un coin de feuille d’or, libérant une once de carreau. J’y glisse mon œil droit et je m’échappe. La ville s’étale sous mes yeux. Des vaisseaux croisent dans le ciel, ce sont les nôtres, je reconnais les insignes. Je vois la longue file devant le ravitaillement, c’est le seul endroit où il y a une foule, un public. Je comprends pourquoi celles et ceux qui ont des choses à dire s’y rendent pour s’exprimer. Malgré les bombardements, les immeubles tiennent le choc. J’ai souvent entendu dire que nous étions préparés au conflit, que les grands travaux du début de la décennie avaient permis de réduire drastiquement le nombre des victimes civiles. Je ne sais pas si c’est vrai. Je sais seulement que nous sommes encore en vie. J’ai entendu, un jour, une dame, alors que j’attendais au rationnement, qui expliquait que les immeubles ne tombaient pas malgré les bombardements parce que les bombes que l’on faisait fondre sur les quartiers résidentielles servaient à empoisonner l’atmosphère et pas à détruire les bâtiments. Les policiers militaires qui étaient là lui ont demandé de se taire, mais je crois qu’elle n’a pas compris, à cause de leurs masques à gaz. Alors elle continua à nous expliquer que son plus jeune fils était tombé malade et qu’on nous tuait à petit feu, et les policiers militaires la firent taire. Quand j’y pense, je trouve ça fou tous ces gens incapables de faire preuve de civisme dans les files du rationnement. Heureusement que les policiers militaires sont là, sinon, ce serait un véritable brouhaha. Si chacun se met à partager les idées qui lui traversent l’esprit, on ne s’en sort pas. J’imagine que c’est pour ça que c’est moi et pas Joe qui ait été désignée pour le ravitaillement. Il aurait posé des questions à tout le monde et il aurait fallu le faire taire. Moi, je préfère garder mes idées en tête, ou dans mon carnet, elles y sont plus en sécurité, et moi aussi.

La ville est belle. L’ancien lit de la Seine, asséché maintenant, sert de couloir de circulation aux impressionnants systèmes de défense du Protectorat Militaire. Les engins de guerre en tout genre sont en constant mouvement, déployés et repositionnés en fonction des avancées et des tentatives des unités K. Je crois bien ne jamais les avoir vus ou entendus tirer, mis à part les jours de cérémonie ou de défilé. Sans ça, j’aurais pu croire, comme d’autres, que tous ces canons stratosphériques, lance-missiles à portée globale et autres intercepteurs de fusée étaient dysfonctionnels. Voilà bien le genre de pensée qu’il vaut mieux garder enfoui au fond de ses neurones.


Comme Joe remue un peu trop, je referme ma fenêtre sur le monde, je ne voudrais pas qu’il me surprenne, il serait incapable de tenir sa langue. Comme j’aimerais lui montrer que l’on peut regarder par la fenêtre, ça lui ferait tant plaisir ! Et puis, je sais qu’il adorerait l’adrénaline de l’interdit. Il ne faut pas trop l’inciter à ce genre de choses, mais une bêtise qui mène à la liberté de l’esprit, même temporairement, est-ce que c’est encore une bêtise ? ELLE, ELLE me répondrait qu’il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions, et me demanderait par laquelle je voudrais qu’elle commence. Et ELLE étalerait ses deux réponses. Je crois que les deux seraient subversives, comme ELLE aime le répéter. Papa et maman l’engueuleraient de nous raconter de telles bêtises. ELLE continuerait en disant qu’ELLE ne fait que des suppositions, des propositions et que moi, je suis bien assez intelligente pour le comprendre et en tirer ma propre vérité. Comme d’habitude, ça aurait été à moi de trouver la réponse à ma propre question.

Je suis flattée – c’est peu dire – quand ELLE dit ça, quand ELLE dit que je suis intelligente, en tout cas assez pour comprendre et faire la part des choses. Je sais qu’ELLE a raison, mais papa et maman font comme s’ils ne le voient pas. Aujourd’hui, j’affirme haut et fort – au moins dans mon carnet – qu’ils refusent de le voir. Ils avaient déjà une fille intelligente, je comprends qu’une deuxième, ça puisse faire beaucoup à gérer.

Joe a rouvert les yeux, mais ne bouge pas sous sa couverture. Il est souffrant. Il passe la plupart de son temps avachi sur les épais coussins synthétiques du canapé du salon. Il se nourrit à peine et dort. Sa forme ne semble plus connaître la moindre nuance. Soit il est surexcité après la prise de ses médicaments, soit il est amorphe. J’aimerais qu’il soit juste normal, parfois. Qu’on puisse jouer, dessiner, chanter, parler ensemble. J’aimerais qu’on puisse contempler dehors, ensemble. Il est tombé malade un peu après le début de la guerre, après la Semaine du Ciel Rouge et ses grands bombardements. Je m’en souviens parce que les médicaments faisaient partis du rationnement – c’est alors ELLE qui y allait – avant même que le médecin assermenté par le Protectorat Militaire ne soit passé chez nous. Il n’était venu que le surlendemain. C’était un jeune homme, grand et élancé, des yeux noisettes soulignés par de petites lunettes rondes aux montures dorées et d’épaisses cernes noires, creusées qu’il ne pourra jamais effacer. Je l’avais déjà vu. Il avait travaillé avec mes parents avant qu’ils n’arrêtent de travailler à l’hôpital. Ils s’appréciaient. Il avait ausculté Joe en premier et n’avait, finalement, ausculté que lui. Tous les jeunes garçons de la tour étaient malades. Il nous l’avait soufflé comme une confidence, comme s’il ne pouvait nous le dire qu’à nous. Il avait soupiré en le disant, je crois qu’il aurait pleuré s’il avait pu. Papa et maman l’avaient convié dans l’arrière-salle – je découvris alors à quoi sert toujours notre frigo – ; je LUI avais alors demandé pourquoi est-ce qu’ils se cachaient de nous pour discuter. ELLE m’avait répondu qu’il y avait deux réponses à ma question, comme à toutes les questions, mais que je devais attendre avant de pouvoir les connaître. Le médecin était reparti terrifié et ragaillardi. Je laisse souvent des sachets de vitamines devant chez lui et il repasse régulièrement à la maison, mais n’ausculte jamais Joe. Il s’enferme quelques minutes dans le frigo et repart. Il ne faut pas que sa visite chez nous soit remarquée dans le minutage de sa tournée.

Je rappelle maman et papa pour leur dire que Joe rouvre les yeux. Ils s’assoient à côté de lui, ils lui caressent les cheveux, lui épongent le front, lui prennent la main. Je ne leur connais pas un regard plus triste que celui qu’ils ont dans ces instants. Ils lui parlent doucement, mais il ne répond pas. Souvent, je devine des excuses – je ne crois pourtant pas que ce soient eux qui aient envoyé toutes ces bombes – et des regrets. La boîte sphérique de plastique, siglée des insignes du  Service de Santé du Protectorat Militaire, est sur la table. Maman la fait rouler nerveusement, papa pose sa main sur la sienne. Elle le regarde, elle lui adresse ce sourire qu’ils m’adressent si souvent, celui qui veut dire « ne t’inquiète pas », celui qui veut dire « ça va aller », celui qui me rassure alors même que je ne suis pas inquiète. Je reconnais les pilules de vitamines qu’elle tient dans les mains. Elle voudrait en donner à Joe. Je voudrais qu’elle en donne à Joe. Elle renonce, les remet au fond de sa poche de blouse. Une fois, j’ai essayé d’en garder, des vitamines que je devais livrer, pour les donner à Joe. Maman m’a surprise. Elle était terrifiée, en colère, haineuse. Elle m’a mis la claque de ma vie et papa m’a engueulé comme jamais. Je suis fâché contre eux depuis, mais je ne leur ai jamais dit. Mais comme papa et maman ne sont pas des prénoms, je suis rassurée de ne pas avoir à corriger encore mon texte. Il finirait par être vraiment illisible.


Papa et maman ont commencé à fabriquer des vitamines un peu avant le début de la guerre, même si je ne me suis rendu compte de rien, quand ils ont arrêté de travailler pour l’hôpital. Plus tard, ils nous ont expliqué qu’on leur apportait les sacs de vitamines avec le rationnement et qu’eux devaient les doser et les distribuer. C’était leur rôle pour que l’on gagne la guerre. ELLE ne les a jamais contredits. Depuis que je suis responsable du rationnement, je sais très bien que c’est faux. Je ne l’ai jamais fait remarquer – quand je vous dis que j’aime bien garder mes pensées pour moi ! Parfois, j’ai envie d’en parler avec papa et maman. D’autres fois, j’ai envie d’en discuter dans la file du ravitaillement. Je m’imagine m’insurger parce qu’il n’y a pas les vitamines dont papa et maman ont besoin pour se mettre au service de la victoire, et que c’est tout de même bien étrange que le Protectorat Militaire ne soit pas mieux organisé que ça. Je crois alors que les policiers militaires ne me demanderaient pas de me taire. Je crois que, bien au contraire, ils me demanderaient d’en dire plus, et que je refuserais de parler, parce qu’ils s’ils ne sont pas au courant, c’est que c’est une mission qui les dépasse. Parce qu’à cet instant, je comprendrais pourquoi chez moi le frigo n’en est pas un. Je me rendrais compte que mes pensées sont bien plus en sécurité dans ma tête, et je resterais muette. Est-ce que pour me faire parler ils s’y prendraient de la même manière que pour faire taire tous ces gens qui prennent la parole dans la file d’attente du ravitaillement ? A priori, ça me semblerait contre-productif, mais c’est bien le genre de question à laquelle je ne veux aucune réponse ! Ni la première, ni la deuxième !

Joe s’est rendormi. Maman le porte jusque dans la chambre. Elle referme la porte et enclenche la cellule de veille. Ils m’embrassent tous les deux et me laissent seule avec ELLE. Je m’installe sur le canapé, juste en face. ELLE est muette depuis qu’on ne lui pose plus de question. ELLE a mis sa veste, son manteau par-dessus. Sa cagoule tombe sur ses oreilles, je me demande comment ELLE fait pour nous entendre avec un pareil accoutrement. Son masque à gaz pend sous le cou. Ils l’ont fabriqué avec papa et maman, dans l’arrière salle. ELLE a attaché son sac aux sangles de sa ceinture. Son pantalon est trop serré, ELLE n’est pas à l’aise dedans, mais c’est son seul pantalon de protection. ELLE l’a coincé dans les bottes d’aluminium pour éviter que les rayonnements ou les gaz ne rentrent en contact avec sa peau. ELLE est prête à partir. ELLE l’a toujours été. Machinalement, je lui pose la question :

« Tu reviendras quand ?

– Il y a deux réponses à ta question, comme à toutes les questions, tu le sais bien. Je commence par laquelle ? »

Je la coupe, je n’ai pas envie d’entendre la suite, je la connais par cœur, je l’ai entendue tellement de fois. Je l’ai entendue la première fois. J’appuie sur le bouton du disque hologramme et le programme s’éteint, ELLE est aspirée par le petit appareil. Maman pensait que ça nous ferait plaisir de garder cette image d’ELLE avec nous. Pour ça, elle a enregistré son départ et quelques autres de ses réponses favorites quand elle a su qu’ELLE partirait. ELLE et les parents n’étaient pas d’accord sur le « où », sur le « quand » ni même sur le « pourquoi ». Alors, ELLE est partie quand ils étaient dans l’arrière salle et que Joe dormait. Je LUI ai demandé quand ELLE reviendrait, et je L’ai laissée me répondre. Je L’ai laissée développer ses deux réponses. J’aurais dû LA couper. J’aurais dû LA faire taire. J’aurais dû LA prendre dans mes bras. J’aurais dû LUI dire que je L’aimais. J’aurais dû LUI dire que je ne voulais pas qu’ELLE parte. ELLE m’a répondu qu’elle serait revenue à peine partie, parce que je ne la laisserais jamais vraiment partir. ELLE m’a ensuite dit qu’elle reviendrait quand je ne l’attendrai plus, parce que c’est ainsi que toutes les histoires sont écrites et qu’il n’y avait aucune raison que la nôtre soit différente. C’était un mensonge, je ne L’attends plus et ELLE n’est toujours pas rentrée ! C’est depuis ce jour que je suis fâchée avec ELLE. Parce qu’avec ses bêtises de réponses binaires, ELLE a été trop lâche pour me dire qu’ELLE avait le courage de partir et de laisser ses idées sortir de leur carapace crânienne.  Je L’ai laissée partir comme ça. Le lendemain, je recevais l’autorisation de me rendre au ravitaillement, mon matricule, le passeport, toute la paperasse. Je crois qu’ELLE est allée dans la file d’attente du ravitaillement. Je crois qu’ELLE a pris à parti la foule et les policiers militaires. Je crois qu’ELLE a tenu un discours mémorable, intelligent et éloquent. Je crois que les policiers militaires ont essayé de LA faire taire, et que jamais ça n’a été aussi difficile. Je crois, qu’avant ELLE, personne n’avait osé prendre la parole dans la file d’attente. Je le sais parce que j’ai tout vu depuis mon alcôve, depuis ma fenêtre sur le monde, depuis ma fenêtre sur la guerre, depuis ma fenêtre sur sa fin. Je le sais, parce que le lendemain, nous avions ordre de recouvrir nos fenêtres avec les feuilles d’or.

Papa et maman nous font miroiter qu’ELLE va revenir. Je ne pense pas qu’ils y croient. Moi, je fais mine d’adhérer à leur mensonge, pour les protéger. Pour qu’ils ne se rendent pas compte que leur deuxième fille aussi est intelligente, qu’elle a compris beaucoup de choses et qu’elle aussi, elle est prête à partir, un jour, quand ses idées seront plus en sécurité en dehors de sa tête qu’à l’intérieur.


Si vous êtes tombés sur ces quelques lignes griffonnées un jour dans l’alcôve d’un appartement calfeutré par des feuilles d’or, c’est soit que vous faites partie du Protectorat Militaire, soit que ces feuilles ont fini dans un tas d’archives oubliées depuis longtemps et que la guerre est terminée. Vous vous demandez sûrement ce que j’ai vraiment compris de tout ça, et je ne vous répondrai pas. Je dirais – j’écrirais, plutôt – simplement que je comprends pourquoi ELLE a décidé de se taire pour ses idées, que je comprends pourquoi papa et maman ont laissé Joe se taire en silence, et que je ne suis plus fâchée avec personne. Et je voudrais vous dire merci – bien que vous puissiez être rattachés au Protectorat Militaire – car si vous n’aviez pas lu ce texte, j’aurais eu l’air bien sotte de m’adresser tant de fois à vous en l’écrivant.


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Fiction Récit

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