La réunion de service

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Il est curieux de voir comment chacun prend le temps d’attendre. Personnellement, j’attends, et je me trouve étonnant d’attendre. Je ne fais rien, tout du moins, il me semble que je ne fais rien. J’observe, je détaille, je fixe, mes yeux ne s’arrêtent jamais. En orbite, mon regard flotte d’un point à un autre. Mes doigts s’agitent, ils frottent, ils grattent, ils creusent. Le revêtement de la table laisse déjà entrevoir les couches d’agglo. Ca s’agite autour de moi. Je prends soin d’éviter du regard tout ce qui pourrait l’attirer, je créerai une rupture dans l’attente, une passion malvenue. Je note celles et ceux qui m’imitent, je fuis leurs pupilles, une complicité entre nous me laisserait une impression de perverse complicité contemplative entre nous. Ils m’évitent tout aussi soigneusement, je suis rassuré.


La réunion de service est sur le point de commencer. Ou devrait avoir commencé, je ne sais pas précisément. 9 h 00 ou 9 h 30, le doute flotte dans la salle de « meeting ». Avant, nous commencions à neuf heures tapantes et aucun retard n’était envisageable. Avant le confinement, j’entends. Depuis, depuis le confinement donc, c’est la première réunion que nous tenons en présentiel. Le rituel a perduré durant cette singulière période, chaque lundi. Mais parce que les enfants étaient à la maison, parce qu’il fallait être parent, professeur, nounou, salarié, l’horaire avait été décalé de trente généreuses minutes. Laurent, notre chef de service, ne s’en sortait pas chez lui. Lorsque l’e-mail a notifié que les réunions de service reprendraient dorénavant au bureau, personne n’a posé la question de l’horaire. Je crois par pudeur, par peur de briser un tabou sur ce temps de télétravail où il fallait s’efforcer de faire comme si tout était normal. Moi, je n’y ai simplement pas pensé. Je suis arrivé à 8 h 55. J’attends.


En visioconférence, ces réunions banales et formelles se paraient d’une saveur toute différente. Nous faisions le point sur le travail de chacun, les objectifs et les difficultés rencontrées, comme à notre habitude, comme jamais nous ne le faisions. Nous pallions aux inquiétudes entre les visages figés, les discours saccadés et les présents déconnectés. Une conversation coupait, le point suivant était abordé. Un appelé manquait, il reprendrait la discussion en cours. Nous n’étions que quatre à 9 h 30, nous commencions, les absents pouvaient rejoindre la « room » sans passer entre l’écran et le vidéoprojecteur. Nous étions efficaces. Trop efficaces. Nous étions bienveillants. Trop bienveillants. Personne n’attendait, personne ne perdait de temps. Celles et ceux dont l’ordre du jour était passé prétextaient des difficultés de connexion pour filer en douce – nous les excusions – quand ceux qui savaient que leur tour n’était pas prêt de venir, mais pouvait surgir à tout moment au gré des absences, laissaient la visio en fond sans y participer – nous les comprenions. Sur la mosaïque, se dessinaient sans cesse de nouveaux visages.


Il est rassurant de constater avec quelle aisance nous retrouvons nos habitudes du temps d’avant. J’en parle comme d’un temps lointain parce que cette période semble avoir été une véritable rupture pour beaucoup d’entre nous. Je crois que ma vie a changé durant cette période. Sur les écrans pixellisés, nous pouvions voir celui qui avait oublié de fermer les derniers boutons de sa chemise parce que son conjoint le trouvait « hyper sexy comme ça », deviner celle qui portait un jogging, avec son chemisier et sa veste de tailleur, bien plus confortable que ce tissu serré et mal aéré. Nous étions éloignés, jamais nous n’avons été aussi intimes. Dans cette salle de réunion, où chacun a retrouvé sa place, nous voilà tous revêtus du même costume, de la même indifférence. Il y a bien du verni sur les ongles, un tatouage qui déborde de la manche de chemise, une coupe de cheveux jamais essayée auparavant, une nouvelle paire de chaussures – canon, je dois dire ! -, des boutons de manchette uniques… Nous avons remis nos masques. Ils tombent, parfois. Peut-être tomberont-ils un peu plus facilement maintenant, mais ils restent à portée de main. Diable ! Il n’y a plus d’enfant pour nous interrompre, plus de copain, une serviette autour de la taille qui court à travers le champ de la caméra, plus d’amoureuse qui vient déposer un tendre baiser, oubliant le voyant indiquant que la caméra est allumée, plus de chat venant ponctuer le tchat de quelques miaulements incompréhensibles : « Je veux des caresses » s’écrit-il vraiment jlqf~é% ?


Nous étions privés de vie privée, privés de vie sociale. La situation m’a fatigué, comme beaucoup, je crois et j’ai fini par déserter les visios, les confcalls et tout ce qui pouvait s’y apparenter. Tel est le travail en télétravail. Alors j’ai plaisir à attendre, au contraire de mes trois collègues qui me font face. Les trois « J », Judith, John, Jamila – j’aurais voulu qu’ils soient six – trouvent l’attente plus insupportable que la mort. Dans une arythmie que je sais concertée, ils soupirent, ils soufflent, ils râlent, ils jurent, ils regardent leur portable, ils scrutent leur montrent, ils inspectent l’horloge du bureau. Ils marquent le temps, lui donnent plus de valeur que quiconque, l’allongent indéfiniment. Les regards portent loin, vers des préoccupations qu’ils sont, évidemment, seuls à avoir. Leur temps est plus important que le vôtre, que le nôtre, que le mien. J’en ai, déjà, longuement discuté avec eux. Aujourd’hui, ils ne m’écouteraient pas. D’ailleurs, lorsque nos regards devraient se croiser, ils baissent le leur, ils savent que je m’amuse de cette situation, leur attente n’est que pure perte.


Nous avons été chanceux, je n’ai aucun scrupule à le dire. Statistiquement – j’aime les chiffres, le recul qu’ils permettent de prendre, n’y voyez pas de cynisme – l’un ou l’une d’entre nous n’aurait pas dû être présent à cette réunion, aujourd’hui. L’un, si on en croit les chiffres. C’est mathématique. Tous les collègues sont là, j’en suis ravi, bien que mathématiquement parlant, cela signifie que, dans une autre salle de réunion comme la nôtre, il y a, à ce moment même, deux sièges vides. Kamel est en train de lire les mêmes chiffres que moi, sur son smartphone, juste à ma droite. Il fait partie des quelques-uns sincèrement à l’aise dans ces moments d’attente. Pour lui, pour eux, c’est un temps de respiration, un temps libre, un temps à remplir sans obligation. Il n’aurait pas lu et article sans cet instant, il n’en prendra pas ombrage lorsque l’instant viendra à prendre fin. Sur leurs écrans, livres ou carnets, ils sont pragmatiques. Dans ces moments-là, Kamel aime bien me partager ses lectures et je mets alors un pied parmi eux. Pur l’instant, il reste concentré sur son écran. Nous échangerons plus tard.


Laurent, notre chef, arrive avec les cafés et les viennoiseries. Il avait promis qu’il les apporterait. Il y avait une queue folle à la boulangerie, avec les marquages au sol et toutes ces histoires. Il balaie l’assistance avec un sourire mélancolique. Il m’évite soigneusement. Il m’en veut d’avoir séché les dernières réunions sans lui avoir donné la moindre explication. Je le comprends. J’irai lui présenter mes excuses à la fin de la réunion de service. Ça peut attendre. On se passe les croissants, je n’en prends pas, je n’ai pas faim. Les trois « J » retrouvent le sourire, les livres et les carnets sont fermés, les téléphones silencieux, les onglets fermés – ils seront rouverts durant la réunion, soyez en certains – Laurent regarde sa montre « On avait dit 9 h 00 ou 9 h 30 ? » demande-t-il dans un rire gêné. Dans le brouhaha de réponses, on se rappelle que personne ne s’était posé la question. Peu importe, la réunion peut reprendre, comme d’habitude. « Presque comme avant », précise-t-il avec une tristesse non feinte. Tous les regards se portent vers moi, sur mon fauteuil, sur ma place. Elle est vide. C’est mathématique. C’est moi qui ne suis pas là. La réunion commence. On ne m’attendra pas, on ne m’attendra plus. Je n’ai plus qu’à attendre.

 


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