Journée Internationale Pour la Préservation de l’Environnement en Temps de Guerre

Le 6 novembre est la journée internationale pour la préservation de l’environnement en temps de guerre. L’intitulé assez curieux de cette journée m’a inspiré ce texte, écrit et publié un 6 novembre.

6 novembre. 4h23. Nous venons d’atterrir sur une petite piste militarisée au milieu de nulle part. Le pilote a atterri à vue, avec les feux de l’appareil. Il ne faut pas que l’aéroport de campagne ne soit trop facilement repérable. Au milieu de cette vaste étendue plane, la moindre lumière est repérable à des dizaines de kilomètres. L’avion n’a révélé notre position que quelques minutes, le risque est considéré comme « acceptable ». Une femme en treillis nous conduit jusqu’à un hangar sans fenêtre. Le faisceau de sa lampe éclaire devant moi chaque obstacle juste avant que je ne l’atteigne. Ici un trou dans la terre, rouge sous la lumière, là un barbelé mal enroulé. Dans la salle de tôle éclairée au néon, il n’y a qu’une poignée de militaires en uniforme et deux hommes que l’on nous présente comme nos guides. Ils portent un pantalon de toile ample et une chemise ouverte sur leur torse. Seule une ceinture de munition en bandoulière me laisse penser qu’ils pourront nous protéger en cas de nécessité. Je préfère ne pas y penser. Le pilote de l’avion entre à son tour, nous amenant nos sacs qu’ils jettent lourdement à côté de la porte. Il se dirige directement vers le jerrican d’eau potable et s’en prend une large lampée qui coule plus sur le col poussiéreux que dans sa bouche. Il m’adresse un sourire trempé et rassurant qui veut dire que nous allons nous revoir. Il doit nous attendre ici, jusqu’à notre retour. Dans un jeu de balance que je ne comprends pas, mes guides se lèvent lorsque mon pilote s’assoit. Ils me font signe qu’il est l’heure de partir. Nous sortons du hangar. Mes guides, moi et mon assistant. Il a le même âge que moi. Il a aussi peu d’expérience de terrain que moi. Je ne sais pas qui assiste qui dans cette mission, alors nous nous remettons pleinement à nos guides. Je trébuche deux fois avant d’arriver au pick-up de mes nouveaux anges gardiens. Il n’y a plus de faisceaux lumineux pour guider mes pas.


6 novembre. 5h37. Je ne suis pas fâché de voir la lumière du soleil. Nos conducteurs n’ont pas pris la peine d’allumer les feux du 4×4. Ils fendent la nuit avec une incroyable habilité. Bien que la nuit soit claire, et que j’ai toujours estimé bien voir dans le noir, je serais bien incapable de piloter ici. Pourtant, ils suivent parfaitement la piste. Nous sommes un peu secoués, mais ça n’a pas empêché mon assistant de s’endormir. Miguel est argentin. Il m’a raconté qu’il avait l’habitude des trajets en pick-up sur les pistes des ranchs là-bas, que ça le berçait. Il s’est assoupi juste après avoir fini sa phrase. Nos deux guides sont silencieux et concentrés. Je regarde le soleil se lever et le paysage se découvrir sous mes yeux, abandonnant sa pudeur nocturne. La terre est encore plus rouge sous la lumière de l’aube. Elle n’a pas grand-chose à cacher.


6 novembre. 7h29. Le 4×4 s’arrête. Le conducteur se tourne vers moi et me demande les drapeaux. Un drapeau blanc et un drapeau de l’ONU. Deux petits fanions qu’il sort accrocher à l’avant du capot. Nous sortons tous les quatre. Je sais que ça signifie que nous avons passé la frontière. Nous n’avons vu ni poste frontière, ni gardes, ni soldats. Nos guides nous expliquent que c’est normal, que le chemin par lequel nous passons est le même que celui emprunté par les trafiquants, les mercenaires et les clandestins. Il me dit aussi que nous avons eu de la chance de ne croiser personne. Miguel est réveillé. Il parle avec les guides, plus que moi. Il connaît un peu leur langue, moi pas du tout. Leur anglais n’est pas très bon, alors nous n’avons que des discussions très formelles. Miguel essaie de me traduire ce qu’ils disent. Je n’écoute pas vraiment. L’air matinal est encore frais. Une fine pellicule de rosée a fait sortir de terre quelques herbes éphémères. Loin, devant nous, je peux deviner la région où nous allons. Les collines se détachent sur l’horizon et mettent enfin fin à cette interminable plaine désertique. Miguel et nos deux guides éclatent de rire tout en remplissant le réservoir d’essence à l’aide de gros jerricans. Nous repartons.


6 novembre. 10h16. Les premières gouttes de sueur perlent sur mon front. Le soleil est déjà haut dans le ciel. La poussière dégagée par la piste nous interdit de baisser les vitres. Nous avons croisé plusieurs patrouilles armées, mais les fanions à l’avant du véhicule ont semblé être un laissez-passer suffisant. Nos guides nous expliquent chaque faction que nous avons croisée. J’ai étudié le dossier avant de partir. J’aurais été bien incapable de les reconnaître. La plupart restent sans signe distinctif sur leurs uniformes, un moyen de prendre l’adversaire par surprise. Ou de s’entretuer entre alliés. Mais toutes sont informées de notre arrivée. Je ne comprends pas pourquoi nous avons dû prendre tant de précautions si on nous laisse finalement passer si facilement. Je me sens beaucoup plus en sécurité maintenant que le jour est levé. À tort, selon nos guides. L’odeur des cigarettes que nous fumons a fini d’envahir l’habitacle. Depuis une heure, nous roulons sur une route goudronnée, mais défoncée par la guerre, le passage des convois et des chars. Je crois que je préférais la piste. Je n’ai pas lâché la poignée au-dessus de la portière depuis que nous sommes sur la route.


6 novembre. 11h38. Nous faisons un arrêt dans un village qui s’étend le long de la route. Tous les bâtiments sont marqués par les combats. Les murs sont criblés de balles, les façades percées et seules deux fenêtres sont intactes. L’entrée est tenue par des adolescentes protégées par des barricades qui ne les empêcheront pas de mourir. Les guides m’expliquent qu’en six mois, le village a changé neuf fois d’allégeance. Tout le monde se méfie de tout le monde. Nous nous arrêtons devant une petite bâtisse blanche. C’est ici que se trouve le seul réfrigérateur du village. Un homme qui doit avoir la cinquantaine nous vend des canettes de coca-cola. Le réfrigérateur n’a plus de portes. Je lui explique qu’il gaspille de l’énergie et participe à la destruction de son environnement. Il me rit au nez. Miguel me retient de lui dresser un procès-verbal. Je lui signifie tout de même qu’il faudra que ce soit réparé lorsque nous repasserons. Il rigole de plus belle encore. Il lui manque une dent. Une incisive. Miguel lui explique que s’il ferme son frigo, il perdra moins d’argent. Ils se saluent amicalement.


6 novembre. 14h02. Nous arrivons sur l’un des premiers points d’inspection. J’ai mal au cœur. Je me suis replongé dans les dossiers sur la route avec Miguel, mais j’ai le mal des transports. Les cahots de la route sont insupportables et nous forcent à faire d’interminables zigzags. J’ai eu le temps de relire l’ensemble de mes notes avant que nous arrivions. L’endroit est encore plus beau que ce à quoi je m’attendais. C’est une forêt de conifères majestueux qui piquent haut vers les cieux. Un souverain local a fait planter cette forêt plusieurs siècles auparavant et elle a fini par s’émanciper des hommes. La zone a été le terrain de combats récents. Les vainqueurs de la bataille nous attendent. Ils sont souriants et avenants. Deux rangées de soldats nous accueillent et on nous offre même une rasade d’alcool fort. La forêt est ponctuée d’énormes trous d’obus. Les tirs de mortiers ont plu les jours précédents. L’air empeste encore d’un mélange de poudre, de sang et de sève. Ils me présentent un dossier expliquant pourquoi ils étaient obligés de tirer à l’arme lourde pour prendre possession de la position, détruisant des essences d’arbre protégées. Ils nous ont monté une tente climatisée pour que nous puissions travailler au calme. En y allant, nous passons à côté d’une file de prisonniers agenouillés. Les combattants de la faction adverse. 


6 novembre. 14h48. Le travail est pénible. Le dossier qu’ils nous ont remis semble honnête mais j’ai l’intime conviction qu’ils auraient pu éviter de détruire certains massifs, à l’ouest. Miguel appuie ma position. Depuis un quart d’heure, le calme relatif est interrompu par des bruits de détonation. Elles vont par deux. Je suis sorti voir ce qu’il se passait. Ils abattent les prisonniers d’une balle dans la tête et d’une balle dans le cœur. À bout portant. Je fais remarquer à leur chef qu’ils auraient pu faire ça à un autre moment. Il m’a rétorqué que je n’étais pas là pour ça. Je m’étonne de n’entendre aucun cri. Tous les combattants semblent avoir accepté leur sort avec résignation. Avec beaucoup de courage aussi. J’en serais bien incapable.


6 novembre. 15h19. Nous avons dressé un procès-verbal concernant la destruction de deux massifs à l’ouest. Ils ont été détruits par des tirs de barrage qui devaient couper la retraite de l’adversaire. Nous avons estimé ces tirs exagérés et la prise en compte de la destruction du patrimoine naturel inconsidérée. Ils doivent s’acquitter d’une amende de 5 000 dollars à payer immédiatement, sans quoi, il y aura une majoration.


6 novembre. 16h38. En parcourant la zone des combats, j’ai découvert un ensemble de massifs forestiers qui avaient été proprement tronçonnés. J’ai immédiatement demandé un rapport à leur chef. Il m’a amené un peu plus loin, au fond d’un vallon. J’y ai découvert un vaste champ de gibets où étaient attachés des centaines de cadavres d’hommes de femmes et d’enfants. Je n’ai pu retenir un haut-le-cœur. J’ai haussé le ton et demandé des explications immédiatement. Ce sont des civils. Le chef de la faction m’explique qu’ils ne pouvaient pas gâcher de balles pour tuer des civils et qu’ils ont préféré les pendre là. Tous les gibets sont construits avec des essences protégées provenant d’une zone de conservation naturelle. Je majore l’amende initiale. Miguel me recommande une somme que je trouve trop importante au vu de la procédure habituelle. Il essaye de me convaincre. Je le trouve agressif avec moi. Je me demande s’il est vraiment fait pour ce métier. Je fixe l’amende à 25 000 dollars selon la réglementation en vigueur. Le chef de la faction me sourit lorsque je lui tends la nouvelle contravention. Nous retournons à la tente. Il a chargé un homme d’aller chercher l’argent.


6 novembre. 17h12. Le calme est revenu aux alentours de la tente. Miguel est nerveux. Je comprends pourquoi il a été nommé assistant et moi, responsable de mission. Le chef de la faction nous dépose une petite malle contenant les 25 000 dollars en billets neufs et bien rangés. Nous prenons le temps de compter la somme pendant qu’il nous offre un thé. Je lui dresse un reçu de paiement. Nos guides nous attendent à côté du pick-up. Ils viennent de refaire le plein et d’acheter quatre jerricans d’essence à la faction pour que nous n’ayons pas de souci sur la route. Nous repartons.


6 novembre. 17h48. J’étudie le dossier suivant. Le soleil a déjà presque disparu à l’horizon. Nous continuons vers le sud et le littoral. Lors des combats pour la prise d’une plate-forme pétrolière, une autre faction a volontairement ciblé les cuves provoquant une explosion et un incendie qui s’est étendu aux puits. Pire encore, selon les premiers rapports, ils auraient creusé un charnier dans une zone naturelle protégée, changeant la nature des sols. Je relis le code de l’environnement en temps de guerre pour me rappeler les sanctions adéquates. Lors de la dernière séance plénière de l’ONU, un réajustement a été effectué pour que ce soit plus juste. Miguel n’a pas ouvert son dossier. Il discute avec les guides, mais ils ne rigolent plus. Ils parlent gravement. À ses intonations, je comprends que Miguel pose de nombreuses questions, qu’il veut en savoir plus sur la guerre. J’essaie de le ramener à des sujets plus importants, à ce qui nous amène ici. Il ne m’écoute jamais longtemps. Nous avons prévu de rouler toute la nuit.


6 novembre. 19h32. Je continue à travailler à la lueur de ma lampe torche. Miguel m’aide. Je commençais à avoir des crampes à la mâchoire à force de tenir la lumière entre les dents. J’espère qu’à notre retour, le réfrigérateur sera réparé. Je note dans les marges les différents éléments à charge et les sanctions correspondantes. Miguel trouve que je suis trop compréhensif avec les factions. Et que je devrais oublier cette histoire de réfrigérateur. Alors je dois sans cesse lui rappeler les alinéas du code de l’environnement en temps de guerre. Il semble oublier notre mission : protéger notre planète, patrimoine universel. Il me rétorque qu’il ne trouve pas ça normal que je considère de la même manière la destruction d’une forêt lors de combat et l’abattage d’arbre dans le but de massacrer des civils prisonniers. Je lui réponds qu’il aurait mieux fait de travailler dans la mission juridique. Il lâche la lampe. Ma mâchoire me fait encore souffrir. 


6 novembre. 21h08. L’un de nos guides s’est endormi à l’avant. C’est la première fois que j’en vois se reposer de la journée. Miguel a toujours les yeux ouverts. Il regarde dehors comme s’il pouvait distinguer le paysage qui défile sous nos yeux, dans l’ombre. À haute voix, il se demande si nous ne sommes pas fous. Si ce que nous faisons là à vraiment un sens. Il répète que tout ceci est en fait complètement absurde. J’essaie de le calmer, alors il me demande si c’est normal. Je lui rappelle que dans mon compte-rendu de mission, je serai obligé de mentionner tous les doutes qui l’ont traversé. Il me demande de nouveau si je trouve tout ça normal. Je crois qu’il n’est pas fait pour ce boulot. Il réplique qu’il croit qu’il n’est pas fait pour ce monde.


Merci de ta lecture!

Pour en savoir plus sur cette journée :
https://www.journee-mondiale.com/177/journee-internationale-pour-la-preservation-de-l-environnement-en-temps-de-guerre.htm

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