Retard(s)

En retard, je sais bien que je suis en retard. Ils me le matraquent sans cesse. C’est pourtant bien la première fois que je suis en retard, mais ça prend soudainement des proportions inquiétantes. Mon téléphone m’envoie des notifications, régulièrement, pour me le rappeler. J’ai beau appuyer sur « ok », passer mon doigt sur l’écran tactile, faire défiler l’écran, il ne cesse de me le répéter. Pas nécessairement lui directement. Non, il y a les rappels programmés, les applications qui ont détecté le rendez-vous dans mes mails ou mes échanges et ont créé un rappel automatique à leur tour, il y a les « sms » de mes amis qui sont probablement persuadés d’être utiles en m’envoyant des messages qui disent, en substance « qu’est-ce que tu fous gros con, t’es en retard ! » Je pourrais leur répondre que je le sais, mais ce serait stupide. Ils ne savent que je suis en retard que parce que je leur ai dit. Ils ne sont pas avec moi, ils ne sont pas encore à la cérémonie, ils sont simplement dans le groupe de messagerie sur lequel j’ai partagé que j’étais en retard pour prendre mon train. Ils ne le prennent même pas avec moi, ce train. Ils viennent me rappeler quelque chose dont je viens de les informer. Je pourrais philosopher longtemps à ce sujet, c’est le genre de chose que je fais, parfois en pure perte, je suis bien obligé de le reconnaître. Ce n’est pas le moment, et ce n’est pas le moment de leur répondre. Je viens de fermer la porte de chez moi, je cours.


L’avantage du retard, c’est que ce sera tout le temps quelque chose de relatif. Du moins dès lors que vous serez en retard à, pour, ou sur quelque chose qui ne vous concerne pas vous uniquement. Bien sûr, on peut voir le retard simplement par rapport à l’échéance fixée, mais ça n’a aucun sens dès lors qu’on considère le retard dans un cadre social. Lorsque vous allez à un rendez-vous, on pense généralement que l’on est en retard si l’on arrive après l’heure fixée. C’est vrai si l’autre arrive à l’heure fixée. Si vous arrivez en retard, mais avant l’autre, vous n’êtes pas en retard, au contraire. Si vous arrivez à l’heure, mais après l’autre, vous aurez le sentiment d’être en retard. Si vous arrivez en avance et que l’autre arrive à l’heure, vous lui ferez sentir qu’il est en retard. C’est ça l’avantage du retard, c’est que ce sera tout le temps quelque chose de relatif. Et c’est pratique avec le train, parce qu’on a souvent l’impression d’être en retard et finalement, il fait en sorte que l’on arrive en avance. Avec beaucoup d’avance même.


Les panneaux d’affichage de la gare sont recouverts d’annonces de train retardés. Il y en a un qui est à l’heure. Un TER qui va dans l’autre direction de celle qui m’intéresse. Le seul qui semble échapper au désarroi ambiant. Les barrières d’un passage à niveau se sont abaissées un peu en retard, un train a percuté la remorque d’un camion. La remorque était vide, il n’y a même pas une botte de foin ou un gravier blessé. Je n’ai aucune idée de ce qu’on transporte encore dans des remorques de nos jours. Un accident sans victime, sans dégât – un pare-chocs de train et une remorque dont je fais volontairement abstraction, vous ne m’en tiendrez pas rigueur – mais qui perturbe suffisamment fort le trafic. Je laisse un message sur le groupe de conversation. Je ne suis plus en retard pour le train, mais le train est en retard. C’est magique, cet outil. Sans lui, personne ne saurait que je suis potentiellement en retard, personne ne s’inquiéterait. Et au moment de la cérémonie seulement, ils auraient commencé à se poser des questions. Maintenant, certaines personnes stressent, s’inquiètent, psychotent et d’autres se poseront des questions lors de la cérémonie – si je suis en retard – une saine répartition des tâches. Je diffuse l’inquiétude au compte-goutte. On arrive à créer de la tension avec un surplus d’informations inutiles. Et moi, je suis persuadé d’être pertinent en leur annonçant en direct toutes les évolutions de ma situation. Au moins je comprends pourquoi j’ai des amis qui me préviennent que je suis en retard, je fais comme eux.


Sur le quai, le personnel tente de nous expliquer la situation et de nous donner quelques informations. Je fais comme tous les clients – ils nous appellent les usagers – je râle sans vraiment écouter ce qu’on nous dit. Je me consterne, je m’offusque et je blâme. Au prix où nous payons les billets, de tels retards sont tout bonnement scandaleux. Évidemment, je passe sous silence que sans ce retard, jamais je n’aurais pu prendre ce train et qu’il m’aurait fallu attendre le suivant le lendemain. Je risquerais de perdre en emphase. Je me demande combien, parmi les autres personnes qui crient autour de moi, sont dans le même cas. Les contrôleurs sont en premières lignes et gèrent tout ça avec un calme impressionnant. Je crois que je serais le genre de personne à savoir apprécier leur calme et leur professionnalisme si je n’étais pas en train de les empoigner pour exprimer mon mécontentement. Soi-disant que cela n’arrangera pas les problèmes de retard du train. Ils ont raison, mais ne pas le faire n’arrangerait pas non plus les retards du train. Le bilan de l’action est donc neutre, ni bon, ni mauvais. Jusqu’à ce que les forces de l’ordre se décident d’intervenir. Contrairement à la cavalerie, elles arrivent avec un peu de retard. Elles ont d’abord observé, évalué et constaté la situation. Et puis elles sont venues au secours des contrôleurs maltraités. Par chance, pour moi, je n’empoigne déjà plus un contrôleur puisque d’autres usagers ont pris le relai, ce qui me permet d’échapper à quelques coups de matraque. Je suis simplement évacué du quai, comme tous les autres, et me retrouve dans le hall de la gare. Les écrans d’information affichent toujours des retards.


Les gens se pressent devant les écrans. Les nouvelles sont toujours les mêmes, mais ils ressentent ce besoin de s’assurer qu’elles ne changeront pas sans qu’ils s’en aperçoivent. À chaque fois que le texte revient – il défile en rouge sous les informations concernant le train, numéro, destination, etc. – ils scrutent une éventuelle mise à jour. Tiens il aura cinq minutes de retard de moins. Finalement, il en aura dix de plus. Une montagne russe émotionnelle faite d’espoirs et de déceptions. Lorsqu’on vit dans une société où il n’est presque plus possible de se battre pour ses idéaux ou pour de grandes causes, on se contente de peu. Je les comprends, mais je préfère me diriger vers le kiosque à journaux qui est encore ouvert. Ils ferment un peu en retard ce soir, d’après ce que m’explique le vendeur quand il voit que je m’en étonne. Je m’en suis étonné à voix haute. Je choisis quelques revues que je ne lirai pas. J’aime bien qu’on me voit avec, ça donne un genre, ça pose une ambiance. J’en ai pour plusieurs dizaines d’euros. C’est cher pour des revues que je ne lirai pas, mais si on considère ça comme un accessoire de mode pour compléter ma tenue, le prix devient tout de suite plus raisonnable. Tout est une question de perspective. Au moment de payer, ma carte est refusée. Le responsable annule le paiement, rentre de nouveau le montant, me tend le terminal de paiement, j’insère ma carte, tape le code et de nouveau le paiement est refusé. Je lui fais mon sourire gêné que je n’utilise pour nulle autre occasion que celle-ci. J’appelle ma banque. Mon compte est bloqué, j’ai des retards de paiement sur plusieurs factures, notamment pour deux alliances auprès d’un grand bijoutier de la ville. Je négocie comme je peux, mais je comprends vite que je n’obtiendrai pas grand-chose. Ma banquière s’étonne que je n’aie pas vu l’information, j’ai pourtant reçu plusieurs notifications de retard sur mon application bancaire. Ainsi que plusieurs SMS.


Je ne sais pas si la montée émotionnelle que j’ai eue suite à cette nouvelle a beaucoup plus de sens que celles vécues par les téléspectateurs devant les écrans d’information, mais elle a les mêmes vertus. Le temps passe plus vite et on pense à autre chose. J’entends à peine l’annonce sonore qui prévient musicalement que mon train s’apprête à partir sur le quai numéro 4. Celui-là même où j’empoignais un contrôleur une heure plus tôt. Le hall s’est considérablement vidé. J’attrape ma valise, elle n’a pas de roulettes donc je la porte, et je me précipite vers le quai. Nouvel appel, le départ est imminent. J’arrive à être en retard pour mon train qui est en retard. Je trébuche dans l’escalator. Lorsqu’il s’agit de courir, les marches des escaliers classiques sont bien plus pratiques que celles des escaliers mécaniques, je m’en souviendrai. Je ramasse ma valise, les affaires qui en sont sorties lorsqu’elle s’est ouverte. La boite avec les alliances, ça reste le plus important. Le contrôleur qui siffle le départ du train me voit. C’est celui que j’ai empoigné plus tôt. J’imagine qu’il me reconnaît puisqu’il signale le départ alors qu’il voit bien que je ne suis pas dans le train. Il monte, appuie sur le bouton de fermeture des portes. Je me relève, je me précipite, je crois sincèrement aller vite. La porte que je vise est encore entrebâillée. Je vois un pied s’y glisser. Face à la résistance rencontrée, le système de fermeture s’inverse et la porte s’ouvre sous mes yeux. Une femme me tend la main pour m’aider à monter. Elle me fait remarquer que j’étais à un petit pied d’être en retard.


Le hasard a voulu qu’elle soit ma voisine de trajet. Le contrôleur n’est pas ravi lorsqu’il contrôle mes billets, mais il n’ose rien dire. J’ai le petit coffret couvert de velours qui contient les alliances dans ma main. Je le fais tourner machinalement. Ma voisine le remarque et me demande ce que c’est. Je ne sais pas si ça l’intéresse vraiment ou si c’est juste pour faire la conversation, mais je lui raconte. Je lui raconte que je m’en vais pour mon mariage, que je vais avoir un peu de retard puisque le train est en retard, mais que sans ce retard, j’aurais été plus en retard encore. Je ne sais pas si elle comprend, je ne sais pas si j’explique bien non plus, mais elle m’écoute. Elle me demande si j’ai une photo de la future mariée. J’en ai une, je la lui montre. Son visage jusque-là enjoué s’assombrit profondément. Elle me souhaite bonne chance. Je me demande si elle connaît ma future femme, si elle a eu une mésaventure avec elle. Non. Elle m’explique simplement qu’un mariage avec une femme d’une autre communauté que la mienne, c’est une très mauvaise idée. Elle en profite pour me demander d’où je viens. Je suis Français, mais mes parents sont d’origine sénégalaise tous les deux. Elle parle fort, elle crie presque pour m’expliquer à quel point je suis en train de faire une erreur. Je lui explique qu’on est en couple depuis plusieurs années, que nous vivons ensemble, que nos familles se connaissent bien, rien n’y fait. Ma femme est française – par française il faut comprendre blanche dans sa bouche – et donc nous ne serons jamais compatibles et notre mariage est voué à l’échec. Une jeune femme se joint à notre conversation. Elle est Maghrébine – je fais un peu de délit de faciès pour essayer de coller à l’ambiance– et approuve ma voisine. Elles continuent leur plaidoyer contre la mixité dans les couples, bientôt rejointes par un homme un peu plus âgé – un Asiatique, j’essaie de rester dans l’ambiance – qui approuve et explique comment son mariage a été un échec complet. Je comprends simplement qu’il a été un véritable salaud avec sa femme – une Russe, il a longuement insisté sur ce point – et je m’écarte doucement de leur conversation, reposant la tête sur la vitre du train. Dehors, le paysage défile et je me demande si ce sont ces gens qui sont en retard sur notre société ou si c’est moi qui ai loupé quelque chose.


Je n’ai pas été tant en retard que ça. Et comme j’ai bien pu prévenir tout le monde en direct de l’avancée des choses, tout était prêt quand je suis arrivé. La cérémonie s’est bien déroulée, nous avons tous les deux dit « oui » ce qui est finalement la seule chose qui compte lors d’une pareille journée. Nous sommes repartis jusqu’au lieu de la soirée sur un petit scooter Piaggio. La salle est magnifique. Elle nous représente bien et c’est ce que nous voulions. Personne – pas même moi – ne se fait attendre, je n’y croyais plus. L’orchestre est là et nous pouvons commencer à ouvrir le bal. Avec ma femme – puisque je peux l’appeler comme ça officiellement maintenant – nous avons énormément travaillé cette danse d’ouverture. Ca nous tenait à cœur à tous les deux. Mais je suis inquiet. Je n’ai jamais vraiment eu le sens du rythme. La musique commence. Je me rappelle les temps, dans ma tête. Je pense même que je les murmure. Elle me dit que ça va aller, qu’il suffit de se laisser porter par la musique, par le rythme, par les battements de mon cœur. Ce n’est pas si simple. Dès la fin de la première mesure, j’ai un temps de retard. Je trébuche un peu, je lui fais un peu perdre son équilibre. J’essaie de me remettre dedans. Elle me regarde avec beaucoup d’amour, de bienveillance. Il n’y a aucun reproche dans ses yeux. Ça ne fait qu’augmenter mon inconfort, elle est parfaite et je suis en train de gâcher ce qui devrait être un des plus beaux moments de notre vie. Je crois que durant toute la chorégraphie – elle dure précisément six minutes puisque nous nous connaissons depuis six ans – j’ai toujours un temps de retard. Ou plusieurs. Elle devait raconter notre histoire, peut-être qu’elle le fait mieux encore que ce que nous aurions imaginé. Tout le monde se lève et nous applaudit à la fin. Elle m’embrasse amoureusement, sincèrement. J’ai du mal à en profiter, mais je finis par me laisser porter par l’allégresse du moment. Tout le monde se met à danser, moi aussi. Je suis en rythme.


Il est tard et nous venons de rejoindre l’hôtel. Nous sommes dans la chambre nuptiale, il y a des pétales de rose, du champagne et des chocolats. C’est assez cliché mais pas désagréable. Je suis extrêmement fatigué. C’est le moment de la nuit de noces. Peut-être la nuit sur laquelle il y a le plus de pression. Je sais qu’elle a prévu de lingerie fine, raffinée. Moi non, ça fait partie des inégalités qui restent, je n’ai pas ce genre d’effort à faire. Au fond de moi, j’aimerais surtout qu’elle soit elle aussi trop fatiguée pour faire quoi que ce soit. Qu’on aille simplement se coucher l’un contre l’autre. Qu’on remette l’amour, le sexe à demain ou à plus tard. Ce n’est pas comme si c’était notre première fois. Je peux comprendre l’importance de la nuit de noces dans ce cas-là. Mais dans notre situation, si nous pouvions juste dormir. Elle me dit qu’elle va à la salle de bain pour se préparer. Elle a l’air fatigué, mais peut-être qu’elle se dit que j’attends ça d’elle. Je n’ose pas lui dire que je suis fatigué. J’ai peur de la vexer. Si elle est dans le même état d’esprit que moi, ni l’un ni l’autre ne va oser rien dire. Et nous allons nous forcer à faire l’amour parce que c’est ce que veut la nuit de noces. C’est idiot et pourtant, je reste muet. Elle sort une nuisette du sac, de la lingerie en dentelle. Elle fait tomber une boîte de serviette hygiénique. Honteusement, je me dis qu’elle a peut-être ses règles, que ça va peut-être me sauver. Ce ne sont pas les pensées les plus romantiques qui me traversent l’esprit, mais c’est une lueur d’espoir. Je lui pose la question en essayant de prendre un air le plus innocent possible avec une pointe de regret. Je suis alcoolisé, mauvais acteur, fatigué, je n’ai aucune idée de si ça fonctionne. Elle se retourne vers moi, elle est dans le cadre de la porte de la salle de bain. Elle me dit que non, qu’elle les a pris au cas où. Elle se rapproche de moi, s’assoit sur le lit en face de moi et me prend les mains. Elle me dit qu’elle a du retard, plusieurs jours. Elle me dit qu’elle pense qu’elle est enceinte, qu’elle a un test dans son sac. Je me jette sur elle, on s’embrasse, on se câline, on rit. Elle s’en va à la salle de bain pour faire le test. Elle en a pour trois minutes. C’est ce qui est écrit sur l’emballage. Elle ferme la porte. J’attends. Décidément, tous les retards ne se valent pas.


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Fiction Récit

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