Méduse

« Attention Amathis, ne te retourne pas. »
Je me répétais l’injonction trois fois. Evidemment, depuis qu’il m’avait dit ça je n’avais plus qu’une idée en tête. Me retourner. Mais le mélange d’urgence, de crainte et de sincérité avec lequel il avait dit ça tendait à me convaincre de ne pas le faire. Face à moi, Aitios ne bougeait plus. Il voyait ce que moi je ne devais pas voir. Il avait immédiatement détourné le regard. A terre, adossé contre le fond de la caverne, tremblant et terrorisé, il ne m’avait jamais semblé aussi faible. Peu importait ce qui se trouvait derrière moi. A cet instant ça ne m’intéressait pas. Le temps s’était figé. L’immobilisme dans lequel nous nous trouvions apportait une lourdeur à tout ce qui était en train de se passer. Il ne se passait rien. Un rien si intense qu’il en serait quelque chose plus tard pour les poètes épiques. Ils en tireraient des chansons ou des tragédies. J’en étais certain, à condition que l’un de nous arrive à s’en sortir. Je ne savais pas moi-même pourquoi je ne bougeais pas. Pourquoi je me retenais dans cet immobilisme. C’est ce qu’il avait fait, semblant se protéger de ce qui était derrière moi. Je l’imitais. Il connaissait la menace. Il s’en préservait ainsi. Je m’en préservais ainsi. Je ne pouvais lui donner tort, nous étions tous les deux encore vivants. Je l’entendais sangloter. Il semblait regretter, s’excuser. Il marmonnait des mots qui se noyaient dans ses larmes et sa morve avant d’avoir pu délivrer leur message. J’espérais qu’il regrettait. Je ne savais pas si je l’excuserais. Au seuil de la mort, on nous avait appris qu’il fallait pardonner. Qu’emporter dans les enfers les querelles de notre vie terrestre n’était qu’un vain orgueil dont il fallait se défaire si l’on voulait y être accepté. Des règles de morale. Des interprétations de présages. Des divinations vagues. Ce n’était rien de plus. Qui donc était réellement revenu des morts pour nous apprendre de telles choses ? Quelle âme rancunière avait été rejetée par le passeur parce qu’elle n’avait pas su pardonner ? Quelle âme rancunière était revenue nous hanter parce que nous, les Hommes, ne savions pas oublier les erreurs de la vie terrestre avant de passer dans l’autre monde ? Et après tout, était-ce si terrible d’errer entre le monde des morts et celui des vivants ? Et lorsque l’ennui viendrait, serait-ce si difficile de tromper le vieux Charon[1] ?


Je ne saurais dire combien de temps avait passé. Aucune lumière n’entrait au fond de cette grotte. A terre, la torche brulait encore d’une flamme vive. Sa lueur se reflétait sur les parois nacrées. Nous ne bougions pas. Aitios ne pleurait plus. Il attendait. Est-ce qu’il attendait un mot de ma part ? Est-ce qu’il attendait que la mort décide de nous emporter enfin tous les deux ? Il s’était résigné à ce que je sois muré dans mon silence et à ce que la mort finisse par nous prendre. Elle prenait son temps. Elle se délectait. Ce devait être sa façon à elle de jouer avec ses proies. Elle nous voyait tantôt tomber dans le désespoir, tantôt reprendre confiance. Mais jamais n’osait rien faire. Elle devait lire toutes nos contradictions dans nos tressaillements, dans nos tremblements, dans notre souffle. Dans cette respiration que nous tentions, Aitios et moi, de contrôler, vainement. Je sentais mes poumons s’emballer, réclamant toujours plus d’air. Je respirais fortement. Je respirais vite. Le bruit de mon souffle trouvait son écho sur les parois rocheuses qui me le renvoyaient. Je croyais respirer plus vite encore. Je sentais ma cage thoracique se gonfler et se vider au rythme du soufflet du forgeron. Mes poumons cherchaient à raviver le feu en moi. Mais la peur l’étouffait sans cesse.
Le doute s’immisça en moi alors. Je regardais Aitios. Je regardais les plaies sur son bras. Il n’avait plus la force de se battre. Je regardais son glaive, sa lame brisée à quelques pas de lui. Je regardais son casque fendu, retenu à son cou par une lanière de cuir élimé. Il avait perdu le combat. Je l’avais vaincu, à armes égales. Il devait mourir. Et alors qu’il allait mourir, il avait prononcé ces mots dans un dernier souffle, un dernier espoir. Et si ce n’était qu’une diversion. Encore une de ses ruses, un de ses stratagèmes qui lui permettaient si souvent de me vaincre. Le doute s’installait en moi. La haine revenait aussi. Il se jouait de moi, j’en étais certain. Peut-être même avait-il prévu que les choses se passeraient ainsi.  C’est lui qui nous avait amené ici.


Il était venu me trouver au gymnase avec son enthousiasme de toujours. Il était heureux. Alors que je luttais, il me parlait de cette jeune femme qu’il avait rencontrée lors de la représentation d’Andromède pour les Dionysies[2]. Elle était la réincarnation d’Athéna, elle en avait sa beauté, sa force, sa sagesse. Il me parlait d’elle, de la pièce, du fait qu’elle était déjà promise à un autre. Qu’elle était amoureuse de l’autre, qu’elle avait eu la chance de le choisir. Il me parlait de la manière dont il avait essayé de la séduire. Qu’une femme si libre ne pouvait se contenter d’un seul homme ; qu’il ne lui demandait qu’une nuit ; que pour elle il irait réitérer les exploits de Persée. Qu’elle lui répondit alors que s’il revenait auréolé de la gloire de Persée, elle le prendrait en considération. Elle lui offrit un pendentif qui le protègerait durant sa quête. Il le mit autour de son cou, sous sa tunique. Et elle l’attendrait. Elle devait se marier à la troisième décade du Scirophorion[3]. Trois mois, Aitios avait trois mois pour réaliser son exploit. Elle se moquait, elle jouait avec ce prétendant beau parleur comme avec tous les autres. Mais celui-ci la prit au sérieux. Comme il les prenait toutes au sérieux. Je n’avais pas tout écouté. J’étais concentré sur mon combat. Je savais qu’encore une fois il m’embarquerait dans quelques aventures chimériques. Que ça nous couterait quelques oboles[4], quelques drachmes[5] tout au plus, pour réparer les dégradations et se faire pardonner des dieux. Nous avions déjà mutilé des Hermès, nous étions mêlés aux Canéphores[6] sans se faire prendre ou encore avions tenté de nous introduire aux mystères d’Eleusis[7]. Je me nettoyais avec le strigile quand il me dit que nous allions nous rendre sur Seriphos, l’ile des Gorgones[8]. Voilà l’idée, la folle idée, avec laquelle il était venu me trouver. Il avait rassemblé quelques marins, armé un petit navire et fait préparer des vivres. Je ne fus pas difficile à convaincre. C’était bien la première fois que ses badineries amoureuses nous apporteraient peut-être autre chose que des ennuis. Une véritable aventure dont nous pourrions ressortir auréolés de gloire. Le lendemain, nous offrions un sacrifice à Poséidon au cap Sounion. Le jour suivant nous allions consulter l’oracle d’Athéna. La sage déesse transmettait sa parole par un jeu d’osselets, de galets et de dés. L’oracle fut encourageant : « Celui qui tente la chance verra sa fortune précieuse dans la pierre. »  Nous étions sûrs de l’interprétation. Aitios devait tenter sa chance, les galets d’Athéna lui avaient montré qu’il en ferait bonne fortune. Nous décidâmes définitivement de nous lancer dans cette entreprise.  


La traversée se fit sans encombre. Poséidon veillait sur nous. A Seriphos, quelques habitants terrifiés nous indiquèrent le chemin de la grotte des Gorgones. Ils nous mirent en garde. Combien de jeunes gens étaient venus ici dans l’espoir de répéter les exploits de Persée ? Ils ne savaient plus le dire, mais jamais ils n’en avaient vu revenir. Les marins refusèrent de nous suivre. Ils partiraient si nous n’étions pas revenus dans les dix jours. Aitios les paya d’avance. Nous avancions dans un paysage désolé de roches et de cailloux. Quelques arbres et herbes folles tentaient de se faire leur place au milieu d’un paysage désertique. Nous grimpions sur la pente abrupte. Nous avancions tout droit. Nous approchions du but. Autour de nous il n’y avait plus la moindre végétation. Nous n’entendions plus le moindre petit animal. Pas un rongeur, pas un oiseau, pas même un insecte. Cette terre était morte. La grotte s’ouvrait là devant nous. Profonde, sombre, menaçante. Aitios me regarda droit dans les yeux. Il y avait, au fond de son regard, quelque chose de différent. Une inquiétude, un doute que je ne parvenais pas à comprendre. Ce n’était pas notre aventure qui l’inquiétait. C’était autre chose. Mais je ne vis pas alors que ce doute m’était destiné. Nous réajustâmes nos casques et les lanières de nos boucliers. Nous avançâmes. La lance au-dessus de l’épaule, reposant sur le bouclier redressé vers l’avant. En phalange, comme on nous l’avait appris. Nous progressions côte à côte. Rapidement la lumière se tût. Aitios repassa son bouclier sur le dos et alluma une torche. Nous étions dans un véritable palais souterrain. La roche était taillée, ici en colonnades, là en bas-reliefs. Sous la statue d’un cheval ailé qui semblait s’extirper de la paroi rocheuse, nous reconnûmes la scène de Persée tuant Méduse et offrant sa tête à Athéna qui l’accrocha alors à son égide. Nous nous enfoncions plus encore dans la grotte. Nous passâmes sous une arche qui représentait la porte des Enfers. Sur les deux piliers et au milieu du fronton central jaillissaient les trois têtes de Cerbère. Nous entrions dans leur nid. Les parois étaient couvertes de perles blanches d’une étonnante pureté. Les yeux des Gorgones, leur trésor. Le nid était vide. Au fond de leur couche, quelques écailles qu’elles avaient perdues. Aitios se précipita. Il se pencha au-dessus de leur paillasse, ramassa une poignée d’écailles qu’il engouffra dans sa besace. Quand il se retourna vers moi, le pendentif qu’il avait sous sa tunique avait glissé au dehors. Il brillait sous la flamme de la torche. Une chouette en bronze aux yeux d’émeraude. La protection de la déesse Athéna. L’amulette que j’avais offerte à Eutukhia[9] lors de notre enguésis[10]. Elle était unique, je l’avais moi-même façonnée. Il posa sa main dessus, pour la cacher. Il tenta de s’expliquer, de se justifier. Il tourna ça à la farce, à la facétie. Il n’avait jamais eu l’intention de la séduire. Ce n’était qu’un jeu, l’occasion d’une aventure. Je le connaissais, je savais comment il était, je pouvais lui faire confiance. Il me l’aurait dit sur le chemin du retour. Ils en auraient rigolé. Il m’aurait laissé offrir les écailles de Gorgones, elle n’en aurait été que plus amoureuse de moi encore. Il parlait, il parlait et je ne l’écoutais pas. Je ne pouvais détacher mon regard du pendentif. Je ne pouvais détacher mon regard de sa tromperie. Il fit un pas vers moi. Juste un pas, pour me montrer sa bonne foi. Je projetai ma lance. Sans rien dire. Sans prévenir. Sans le menacer. Une froide colère m’avait envahi. Je ne voyais plus que sa tromperie. J’étais soudainement animé par la violence. Ma lance frappa son casque. Il se fendit mais détourna le trait. Aitios fit quelques pas de recul, lâcha sa torche qui tomba à terre. Il repassa son bouclier sur son torse. Je sortis mon glaive de son fourreau. Je me précipitais sur lui. Sans réfléchir, sans penser, sans anticiper. Je n’en avais pas besoin. J’étais plus fort, mieux entraîné, aveuglé par ma colère. Nos épées frappaient, nos boucliers paraient. Je levais haut le bras droit, gardais le bras gauche bien ferme, j’abattais sur lui toute ma haine. Il perdait du terrain. D’une feinte, je l’attaquais sur son flanc droit. Il n’avait pas anticipé, son bouclier protégeait son flanc gauche. D’un réflexe, il para avec son glaive. Sa lame se brisa et je lui entaillais l’avant-bras. Il se saisit de son bouclier à deux mains. Il me repoussa violemment, me faisant perdre l’équilibre. Je me ressaisis. Il était désarmé. Il était à ma merci. De nouveau je vins frapper haut. Il souleva son bouclier pour se protéger. Je passais mon bras gauche et mon bouclier en dessous du sien et, le relevant sèchement malgré le poids, je lui fis perdre le sien. Il vola en éclat. Aitios tomba à terre. Il n’avait plus rien pour se protéger. Je fis un pas vers lui, levant mon glaive. Il recula mais fut bloqué par la paroi. Je n’avais rien dit. Je n’avais rien à dire. Je m’apprêtais à abattre la mort sur lui quand il prononça ces mots.
« Attention Amathis, ne te retourne pas. »


Nous en étions là. Nous n’avions pas bougé depuis. Et la haine remontait en moi. Je regardais sa plaie, la flamme de la torche qui nous éclairait toujours, ses armes brisées sur le sol. Et puis je le vis. Je vis ce reflet dans le bouclier gisant à terre. Cette silhouette terrifiante qui se tenait derrière moi. Ce visage répugnant qui attendait là, qui se jouait de nous et de nos querelles. Euryale[11] se trouvait derrière moi. Aitios me fixait. Je raffermis ma prise sur la poignée de mon épée. D’un geste vif, je m’abaissai, me renversai, cachant mon visage sous mon bouclier pour me protéger de son regard, et j’enfonçai ma lame dans son abdomen. Elle tomba à terre dans un cri assourdissant. Son sang s’écoulait sur le sol de la caverne.  Je me retournai vers Aitios. Il n’avait pas fermé les yeux. Il avait croisé son regard. Je voyais sa détresse, son imploration, son pardon figé dans la roche. Je me précipitai vers lui, le pris dans mes bras. Je pleurai, je criai, je hurlai, je priai, j’implorai. Je regrettais. Le sang d’Euryale s’écoulait toujours. Il ruisselait jusqu’à nous. J’embrassais mon ami dans une mare de sang. Je lui disais adieu, je lui pardonnais. Euryale se réveillait. Je devais fuir. Je ramassais la besace avec les écailles de gorgone pour que l’on n’oublie pas l’exploit qu’Aitios avait accompli et laissa là la statue de mon ami.


Celui qui tente la Chance,
Verra sa fortune,
Précieuse dans la pierre.


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[1] Dans la mythologie grecque, c’est Charon qui fait passer le Styx, le fleuve des Enfers, aux morts contre une obole.

[2] Célébrations religieuses à Athènes durant lesquelles des concours de théâtre étaient organisés.

[3] Troisième mois du printemps dans le calendrier grec.

[4] Monnaie d’argent.

[5] Monnaie d’or.

[6] Jeunes filles qui portaient les outils du sacrifice dans des corbeilles lors des Panathénées, fêtes religieuses consacrées à Athéna.

[7] Célébrations religieuses réservées aux femmes.

[8] Monstres de la mythologie grecque. Ces trois sœurs pétrifiaient leur adversaire par le regard.

[9] Chance, en grec ancien.

[10] Engagement.

[11] L’une des trois Gorgone. Elle est immortelle.

Fiction Récit

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